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août 29

Le Radeau de la Meduse(Alohaz) ou comment être dans le Raz blanchard pendant 6 heures

Le samedi 2 Aout 2014, nous avions prévu de partir à la voile et d’atteindre Guernsey comme l’année passée en 8 heures. Malheureusement les projets sur le papier sont contraints par les éléments de la nature : le vent, le courant, la tempête, la pluie. Tant de facteurs qui nous prouvent que celle ci reste maitre des éléments et que nous en dépendons.

Faire du cabotage à la voile doit être un plaisir préparé et non un défi risqué malgré le fait que nous ne maitrisons pas les éléments mais que nous devons nous y adapter.

Petite introduction donc, pour dire que nous partirons le Dimanche 3 Août 2014 à 3 heures du matin. L’avant veille fut des retrouvailles joyeuses avec  Christ, Pilou et sa fille. La veille autour d’un repas au restaurant de l’Equipage, le ton est un peu moins enjoué, le passage du raz Blanchard est toujours délicat.

Ensuite accomagnés par la famille et les amis, nous prenons possessions de notre navire et chacun trouve sa place dans cette promiscuité silencieuse : Nous prenons le large pour la première fois de nuit et comptons de façon ferme sur le GPS GARMIN.

2heures du matin, le lever pour les uns ne pose trop de problèmes, pour d’autres, il faut un peu plus de temps. Toujours est il que l’excitation du départ est d’autant pus présente que le café qui nous procure un bienfait.

Départ 3 Heures du matin

CH Guernsey Dim 3Aout 2014 Départ

Pas de bruit, éventuellement la perception de ronflements provenant du bateau de JPP. La nuit est fraiche, le silence pesant et nous progressons lentement tel un bateau fantôme qui vogue vers le grand large. La première impression est notre perte de repères de toute choses déjà connue. La nuit enveloppe tout, les lumière de la ville prennent le pouvoir sur la fameuse digue. Tout est confusion, sans distance, une sorte d’ivresse angoissante. Le moteur ronronne, la grand voile est hissé : Pas de vent. Nous avions prévu de naviguer à 5 noeuds, c’est mal parti d’autant que le vent est plein Ouest mais devrait passer au sud ouest dans la journée.

La sortie du port n’est pas trop difficile à trouver et en se retournant, nous pouvons déjà présager qu’un retour en pleine nuit ne doit pas être facile.

Chloé, la fille de Philou prend la mer pour la première fois. Philosophe et contemplative, elle prend quelles photos et s’imprègne de la nuit qui nous recouvre. Au large d’Urville, elle va se recoucher. le vent prend un peu de vigueur vers 4heures. le Génois est déroulé et le moteur se tait. Nous distinguons nettement le feu de Goury, pensons nous. La mer est calme le vent est de 8 noeuds plein W et la vitesse est de 3,5 noeuds  , nous naviguons au cap 322.

6 Heures du matin

Le vent est de 10 noeuds plein W. le courant s’est renforcé. un détail important le coefficient est de 59 le matin et 55 le soir (fort heureusement).

Coeff.

Heure

Durée

de la

marée

Heure

de

marée

PM

BM

PM

BM

59

55

01h35

08h24

14h01

20h48

06h49

05h37

06h47

01h08

00h56

01h07

quelques repères de notre route :
4H26 du matin  La Coucourée
4H38 Basse Brefrot VO
5H05 La Ronde
5H13 Phare de Goury

Nous plongeons sud ouest dans ce brouillard qui s’est monté. Le soleil nous caresse le dos, la nuque mais surtout nous empêche de prendre des points. Le GPS manifeste des signes de fatigue. il clignote. nous comptions dessus et fort de notre expérience passée, nous continuons notre route, Philou ayant pris le relais avec les cartes, le compas et les relèvements.

Petite leçon de chose. L’informatique et le modernisme de toute machine doit être suppléé par une connaissance technique de la route sur carte.

Nous nous rendons compte que le vent ne nous porte pas correctement et que le courant nous ramène plein Est, loin du passage nous menant à bon port.

Pour économiser, sans plus de réponse au dysfonctionnement du GPS, nous l’avons éteint et le rallumant de temps en temps nous confirmant les points de relevés. nous zigzaguons faisant des bords prenant deux milles en en perdant quatre. Manifestement tous les éléments jouent contre nous : le courant, le manque criard de vent qui ne nous permet pas de garder un cap. mais nous tenons, fidèle à l’éthique du marin qui ne se sert de son moteur que pour rentrer au port.

5H59, 6H30, 7H. Chaque temps repéré martèle notre impuissance à aller de l’avant même en crabe. Force est de constater que la renverse semble avoir déjà débuté. Des échanges s’engagent sur la marche à tenir au regard de notre avance sacrifiée. Nous décidons donc de mettre le moteur. C’est là que beaucoup de réponse nous parvient.

D’habitude, quand on enclenche la clé et qu’on la tourne d’un quart de tour, le sifflement se fait entendre nous prévenant d’appuyer sur le poussoir afin de démarrer le moteur. Un raté se fait entendre et un son sourd se dégage nous prévenant que le moteur a calé. Nous reprenons plusieurs essais sans succès. Non seulement nous dérivons mais nous avons compris pourquoi le GPS donnait des signes de fatigue. La batterie du moteur est à plat.

C’est un moment important dans la vie d’un Homme : Loin  de tout et si près, sans moyen apparent pour se sortir de cette situation. Ce moment si délicat où on se découvre. Que faire?

Philou se jette sur les batteries, essayant de relayer la deuxième à la première. Mais elle est également vide.

Christian fait le point de la position du bateau. La décision est prise de déclencher les feux de signalement. J’avais fait le renouvellement des feux de signalement en 2014. L’attendu était donc le déclenchement de la fumée rouge quand on tirerai sur la ficelle.

Malheureusement au premier tir de la fusée, rien de se passe. plouf, je jette celle ci dans l’eau, décision de prudence  et tire déjà la deuxième.

Un bateau se détourne. Celui-ci pavillon français sert de lieu d’apprentissage pour des anglais en demande de théorisation technique de voile. Le français nous demande ce qui nous arrive. Un anglais payeur de cours intervient brutalement déclarant que s’il n’y a personne en danger, nous devions nous débrouiller par nous même. le français nous dit qu’il nous reste 3 voire 4 heures pour atteindre le port et nous aide à prendre lien avec les responsables du port de Guernesey.

Ce soutien partiel nous redonne un peu de courage, mais la situation perdure, on recule plus qu’on avance vers le but à atteindre. Apres un échange de l’action à entreprendre, nous décidons, au regard du courant qui s’est inversé, de revenir vers Cherbourg.

Nous prenons le cap vers Aurigny et longeons la côte du sud vers le nord. le retour semble nous être favorable. Très vite nous sommes arrivé au Nord de l’île d’Aurigny. Le courant se retourne encore et nous avale vers le sud. Un pas en avant et deux de côté voire en arrière.

Et c’est là que nous faisons un voyage dans l’espace temps : 6 heures dans le Raz Blanchard!!!

 phare Gatteville raz vitesse en noeuds courant 10 noeuds

Nous pouvons voir les bateaux sortir du port d’Aurigny et prendre directement le large. Prévoyant il savent qu’en s’éloignant ils ne subiront que moins d’influence du courant. Ce n’est que peu de nous savoir au milieu du guet avec un courant qui nous attire inlassablement vers le sud dans ce flux liquide qui se dirige à nouveau vers Guernesey. Et le vent dans tout cela ? il ne change guère mis à part des rafales de 23 à 30 nœuds très furtives et obligeant à anticiper la moindre poussée de vent afin d’éviter le jus. Pourquoi lutter. Les points que nous prenons sont une petite maison en alignement derrière le phare de Goury. Plus on croit avancer plus on recule. Toutes les manœuvres sont essayées. Nous entreprenons de faire des bords. Nous nous éloignons beaucoup de la côte. Les rafales nous obligent à plusieurs reprises à prendre un ris. Les manœuvres, malgré notre stress et notre fatigue, sont fluides et rapide. Chloé malade la matin au réveil, reste là pour nous soutenir. Emmitouflée dans une couverture, elle change de bord à chaque fois que nécessaire. Cela fait 17 heures que nous sommes sur ce frêle esquif luttant contre les éléments. Je peux être fier d’Halohaz. Celui ci lutte contre le courant et montre son flanc afin de laisser les flots passer sous la coque. Malheureusement nous sommes à peut près au même point qu’il y a quelques heures.

Le temps existe t il dans cet univers ?

Répond t-il à une norme ?

Quelles sont les références qui nous guident nous sachant dans un courant que trop réputé mangeur de bateaux. Combien se sont trouvés dans la même situation que nous ?

Qu’on t-il fait ? Appel au CROSS ? Appel de détresse ?

 

Nous y pensons, mais comme disait cet anglais prétention et hautain : pas de péril, pas d’aide !

 

On se meut en joueur vidéo dans la réalité. A  l’image de jeux comme une moto fixe face à un écran qui diffuse des images de paysages qui défilent, nous claquons la proue du bateau contre le courant qui nous pousse en arrière mais que nous essayons de tromper à chaque instant, nous faisant espérer gagner quelques centimètres.

C’est à cet instant, échangeant avec Chloé de tout et de rien pour relâcher la tension qui nous presse, que l’idée d’appeler un ami se fait jour. Les téléphones que nous avons, sont en liaisons soit avec la France mais sans grande efficacité, soit encore branchés à l’Angleterre.  Après quelques essais Bernard décroche. Il nous dit qu’il se dirige avec sa femme vers un gîte qu’ils ont retenu pour passer un week-end romantique. Je lui explique le topo… un vide suit nous présageant comme s’étend fourré dans une situation complexe et exposée. Puis la réaction est immédiate. Ils font demi tour et disent nous renseigner mais que nous devons prendre des relevés afin qu’il puisse nous diriger vers une sortie.

Gênés, nous le remercions mais sommes soulagés. Une lueur d’espoir arrive. Philou qui avait montré un moment de douleur au dos, revient dans la course. Christian prend la barre à tour de rôle et échafaudons déjà notre retour. Philou reprend sa fonction de pisteur. Il se rue sur la carte et nous prenons des relèvements. La pénombre fait son apparition et les lignes de côtes sont moins nettes. Retentative de téléphone avec Bernard. Celui ci avec nos explications nous indique de prendre le large et vers une heure précise, dont je ne me souviens plus, nous devons viré vers la côte prenant un autre cap, puis arrivé au seuil d’une balise pointer plein Nord. Scrupuleusement nous mettons en œuvre les indications de route. Une énergie débordante fuse du bateau qui fend la mer avec une violence inégalée. Les marins redoublent d’effort pour maintenir le cap indiqué. Chloé commence à s’endormir sur la banquette malgré les ressauts de la mer. Des rafales frappent le bateau qui subit sans broncher et continue sa route. Le virement s’effectue avec une rapidité et une précision chirurgicale. La balise enfin fixée s’approche et nous pensons très naïvement que nous allons vaincre. Arrivée à sa hauteur à quelques mètres, le cap est pris plein Nord. Une autre communication se fait alors entendre. Bernard nous annonce l’heure de la renverse et qu’il faut tenir jusqu’à ce moment qui décidera de la continuité de l’aventure. Il me semble qu’il nous avait dit : 21H58.

IMG_1755

Un des paramètres que nous n’avions pas pensé dans notre chronologie d’évènements est l’arrivée de la nuit. Nous arrivons proche de l’heure fatidique et comme par miracle le repère que nous avions fixé toute l’après midi se meut. Une victoire résonne en chacun de nous. C’est l’heure d’un « casse dalle » qui nous requinque.

Etre exposé à la nuit pour la deuxième fois en 24 heures nous procure un sentiment double. Un manque de repère évident mais une jouissance d’un état second de plaisir d’être intégrer dans un univers magique. Nous distinguons la Cogéma qui disparaît à son sud et réapparait par le nord. Le vent appui sur les voiles nous faisant progresser doucement donnant l’impression de glisser doucement sur l’eau. La nuit fait son effet. Elle nous a envahit et nous expose à des doutes, une lecture différentiée de l’espace et du temps. Bernard nous appelle et nous dit être en chemin à notre rencontre avec Laurent un autre voisin de ponton et ami. Il nous dit que leurs compagnes nous attendent au port et nous ont concocté un repas. Je répond mon embarras à Bernard en le remerciant et en lui indiquant que nous avions prévu des vivres pour la traversées de l’atlantique (humour inconscient et soulagement d’être soutenu et de voir cette journée s’achever dans les meilleurs hospices). Mais il y a encore du chemin.

Nous dépassons la balise très au près de la « Bréfort »

Quelques temps après arrivé pour nous à hauteur d’Omonville, nous reprenons contact avec Bernard et Laurent. Ils nous indiquent mettre leur phare afin de nous guider vers eux. Je leur confirme que nous avons vu l’éclat de leur lumière. Ils nous disent nous avoir repérer et nous escorter jusqu’à bon port. Le soulagement est présent. Christian qui était parti faire un « somme » dort profondément. Philou s’affaire à la manouvre et regard comme moi tout autour de nous afin de visualiser nos sauveurs. Une brume tombe rajoutant une atmosphère de mystère. Le courant nous pousse puisque notre vitesse est de 6 à 7 nœuds. Le vent est faible. Nous indiquons à Bernard que nous sommes probablement devant puisque notre vitesse est supérieure et que nous distinguons ses feux à notre bâbord. Nous le croyons tout au moins.

La nuit est fourbe et trompeuse. Je vois des lumières qui pour moi sont celle de Cherbourg au loin. Philou nous situe plus à l’ouest au niveau d’Omonville. Peut importe, nous sommes escorté, c’est ce que nous croyons alors.

Un temps long, un long temps, on ne sait plus ; toujours est il que nous distinguons toutes ces lumières en face de nous : Cherbourg.

C’est là que Bernard un peu paniqué ou tout au moins inquiet, nous appelle. Il est arrivé dans la rade et était près à accoster le bateau qu’il ont accompagné mais se sont ravisé en découvrant avec effroi que ce n’était pas nous qu’ils escortaient depuis le port d’Omonville.

Dire qu’ils ont failli l’accoster, j’aurai aimé voir la tête du propriétaire du bateau qui se voyait abordé et celles de Laurent et Bernard se rendant compte qu’ils se sont plantés de bateau. :-)

Le pire c’est que nous, fièrement avions éclairé nos voiles qui se réfléchissent assez loin et croyons que la lumière avait été repérée.

En tous les cas nous étions au milieu de tout et de nulle part; des lumières partout dans un décors de « mad max » : Ou vais rentrer pour trouver un peu de calme ? Bernard nous rappelle et nous indique les feux pour rentrer passe de l’Ouest. Mais avec toute cette lumière y compris celle de la vie qui se mêle à celle de la rade, le vent quasi nul, le courant qui se renverse et qui nous remmène, nous dérivons vers le fort Levy largement à l’ouest de l’ouest qui est notre Est puisque nous rentrons, ou sommes censés rentrer au port.

Bernard et  Laurent décident alors de venir nous chercher. Ce qu’ils ne nous avaient pas dit à ce moment, c’est qu’ils se sont entrainés en fin d’après midi pour faire un remorquage sans incident de nuit. Marcio, semble t-il a servi de cobaye avec son bateau pour la répétition.

Ulyssia fait un demi tour parfait devant nous. Nous découvrons Laurent tout de jaune vêtu qui nous lance un bout. Christian, que j’ai réveillé en sursaut quelques moments auparavant, après un moment d’hésitation : ou suis je ? , se lance à l’avant du bateau pour y arrimer la « corde ». Tout le monde est fin prêt pour être remorqué à bon port. Chloé est redescendue à l’intérieur nous laissant libre champ à toute manœuvre. Philou prend la barre. Moi je suis devant.

IMG_1754                IMG_1752

A 3 heures du matin, 25 heures après notre départ, nous arrivons sur notre erre à notre place de ponton. Claude et Magalie sont là nous accueillant. Nous n’avons pas faim mais plutôt soif d’autant que Claude et Bernard nous annoncent leur décision de vendre le bateau (Une Histoire qui prend fin !). Une petite rasade de rhum n’est pas de refus.

 

  Leçon de cette Histoire :

- 25 heures de Voile Cherbourg – Cherbourg
- Des Amis réels, sincères et engagés qui nous ont secouru à Deux heures du matin sur notre « bateau Ivre à la dérive »
- Un grand coup de Chapeau à Chloé
- Un grand merci à Christian et Philou
- L’Achat d’une batterie neuve

Merci à Bernard et Claude
Merci à Laurent et Magali
merci à Marcio qui aurait voulu participer et à d’autres qui, présents à 3 heures du matin, nous ont soutenu.

 

Le surlendemain, dépité mais heureux d’être rentré entier, nous prenons le ferry pour aller à Guernesey. Mais c’est une autre histoire ….

En Cours …

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